Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
20 mars 2013 3 20 /03 /mars /2013 21:05

 

TRIBUNES -  le 19 Mars 2013

Comment entraver l’action syndicale

 

 

«On ne peut analyser les transformations ou les obstacles à la syndicalisation sans prendre au sérieux les politiques patronales qui visent à entraver et encadrer l’action collective des salariés. » Or, trop souvent, les sciences sociales qui se penchent sur le fait syndical « laissent dans l’ombre un acteur crucial : le patronat », constate le sociologue Étienne Pénissat, en introduction à la dernière livraison de la revue Agone, consacrée aux diverses stratégies patronales visant à « réprimer et domestiquer » la main-d’œuvre.

Alors que la répression syndicale est souvent ramenée aux cas les plus brutaux et médiatisés (lock-out, recours à des vigiles, licenciements ou assignation des salariés devant les tribunaux), sept contributions de syndicalistes et de chercheurs nous font explorer les méthodes plus insidieuses mises en œuvre au quotidien par les entreprises pour empêcher ou affaiblir l’action syndicale. On découvre ainsi la « surveillance de tous les instants » pesant sur les salariés et les délégués à la Fnac, racontée par un ancien délégué SUD, le récit, par le sociologue Baptiste Giraud, de stages de formation en « gestion du conflit », organisés par des cabinets de conseil en management, ainsi que les campagnes de pression et de propagande déployées par les entreprises aux États-Unis pour empêcher l’implantation d’un syndicat.

Si les entreprises savent manier le bâton, elles agitent aussi, voire plus, la carotte, consistant à « acheter » des délégués trop revendicatifs par des promotions, à acheter leur départ de l’entreprise, ou à choisir une organisation syndicale pour en faire un partenaire privilégié chargé de tenir les salariés. La sociologue Marlène Benquet raconte ainsi comment un groupe de la grande distribution – on reconnaît Carrefour – décide, après la grande peur de Mai 68, de « trouver un partenaire pour faire du dialogue social », dans l’idée que « la meilleure prévention contre le risque syndical, c’est la présence syndicale elle-même ». Le choix se porte sur Force ouvrière, qui deviendra pour des années le premier syndicat du groupe, doté à ce titre de moyens supplémentaires, et avec qui s’instaure à coups de faveurs réciproques une cogestion permanente des conflits.

Plus loin de nous, l’historien Xavier Vigna décrit comment les patrons ont œuvré pour « préserver l’ordre usinier » dans un après-68 marqué par une forte insubordination des salariés, avec là encore le recours au syndicalisme « indépendant » mais aussi, par exemple, la décentralisation industrielle, par laquelle les entreprises ont voulu contourner les forteresses ouvrières de la « ceinture rouge » de Paris, pour trouver une main-d’œuvre plus docile en province. Et l’historien de conclure que c’est finalement la crise économique et l’explosion du chômage qui « contribueront le plus à la pacification forcée des relations sociales ».

Fanny Doumayrou

Réprimer et domestiquer :  les stratégies patronales,  Revue Agone. n°50, janvier 2013, 20 euros.

Partager cet article
Repost0

commentaires